Le secteur de la pêche artisanale en Guinée, jadis pilier économique et source de subsistance pour des milliers de familles, est aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Entre engins de pêche illégaux, raréfaction des ressources halieutiques, pollution maritime et concurrence déloyale, les pêcheurs tirent la sonnette d’alarme. À Kaporo, Bonfi ou ailleurs, le cri de détresse est unanime : la mer ne nourrit plus ses enfants.
Des filets destructeurs et une ressource épuisée
Marouf Bangoura, chef du port artisanal de Kaporo, ne cache plus sa frustration :
« Nous avons lutté contre les filets de 25 mailles. Regardez aujourd’hui, il y a des filets qui n’atteignent même pas dix mailles. Ça, c’est 20, donc ça ramasse tout, même les nouveau-nés. »
Ce type de pratique illégale, connue sous le nom de pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée), cause une surexploitation massive des stocks de poissons. Résultat : les espèces juvéniles sont capturées avant même d’avoir eu le temps de se reproduire, mettant en péril l’équilibre des écosystèmes marins.
Selon Bangoura, la raréfaction des poissons est telle que les pêcheurs peuvent sortir trois à quatre fois en mer sans même couvrir le coût du carburant d’une seule journée. Un cercle vicieux qui enfonce les communautés côtières dans une misère silencieuse mais profonde.
Une mer transformée en décharge
Outre la surpêche, c’est aussi la pollution marine qui dégrade la situation. « La mer guinéenne est saturée : du caoutchouc, des Pampers… Quand vous mettez votre filet dans l’eau, vous retrouvez des poissons, des Pampers et du plastique dans vos paniers », déplore Marouf Bangoura.
Ce constat dramatique illustre la double peine des pêcheurs guinéens : non seulement la ressource se fait rare, mais l’environnement dans lequel ils opèrent est de plus en plus toxique. Les déchets domestiques et industriels déversés sans contrôle dans les eaux côtières nuisent non seulement à la faune marine, mais aussi à la santé publique.
Une chaîne de responsabilités
Pour Sékou Touré, secrétaire permanent de la CONAPEG (Confédération Nationale des Pêcheurs de Guinée), la situation relève d’un problème systémique : « La pêche INN est un fléau mondial qui touche toute la chaîne de valeur, depuis la fabrication des engins de pêche jusqu’à la table du consommateur. Dans ce fléau, on est tous coupables et victimes à la fois. »
Il appelle à une responsabilisation collective, insistant sur le rôle des consommateurs :
« Si un consommateur dit à son fournisseur qu’il ne veut pas tel ou tel poisson, le fournisseur ne prendra pas le risque de commander au pêcheur. »
Une manière de rappeler que la lutte contre la pêche illégale ne repose pas uniquement sur les épaules des pêcheurs, mais sur toute la société, y compris les institutions, les commerçants, et les citoyens ordinaires.
Pauvreté grandissante et migration forcée des pirogues
Avec la raréfaction des prises, les pêcheurs doivent aller de plus en plus loin en mer, exposant leurs petites embarcations à des risques considérables. « Avant, on pêchait sur place, mais aujourd’hui pour rentabiliser, il faut s’éloigner. Le carburant et les intrants coûtent cher. Les revenus chutent et la pauvreté s’accentue », explique M. Touré.
À Bonfi, Thierno Amadou Baldé, pêcheur, dénonce aussi les abus des bateaux industriels, souvent étrangers :
« Les petites pirogues ne peuvent pas bien pêcher. Ces gros bateaux ramassent nos filets, parfois sans même s’arrêter. »
filière à sauver d’urgence
Le constat est sans appel : la pêche artisanale guinéenne est en danger de mort. Sans mesures fortes et concertées – lutte contre la pêche INN, réglementation stricte des engins, contrôle de la pollution marine, soutien économique aux pêcheurs – c’est un pan entier de l’économie nationale qui risque de s’effondrer.
Au-delà des chiffres et des politiques, ce sont des vies humaines, des patrimoines culturels et une relation séculaire entre l’homme et la mer qui sont en train de disparaître à petit feu.
Laleman Guinée

